Paris Sépia

Par le trou de la serrure

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Paris Sépia se présente à vous :
S — Je m’appelle Susan, je suis née à Chicago, je vis à Besançon. Ce soir, nous jouons à Dijon.
J.P — Je m’appelle Jean-Paul, je suis né à Besançon, nous chantons tous les deux, Susan joue aussi de l’accordéon, je joue du banjo.

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Rentrer dans le Trou : Vos impressions sur le Trou ?
S — C’est très chaleureux, à l’image de son propriétaire. Les gens prennent vraiment plaisir à venir ici, et nous aussi. Nous avons beaucoup joué de par le monde, et un accueil de cette qualité, ce n’est pas si souvent que nous en rencontrons. Il est venu s’asseoir hier soir, a pris un peu de son temps pour nous écouter, nous avons partagé sur cette musique, son histoire. C’est un passionné !
J.P — Oui, et il y a le côté architectural aussi, Dijon est une très belle ville ! Au Trou, on a l’impression d’arriver dans un bâtiment historique. Pour nous qui venons d’une province plus oubliée par l’histoire, c’est assez neuf…

Agrandir son trou : Quelle est votre activité du moment ?
S — Pas des concerts tous les soirs, mais énormément de travail sur ce répertoire. Je ne suis pas accordéoniste de naissance. Je suis pianiste et avant tout chanteuse. J’ai pu être  accompagnée par d’excellents accordéonistes, comme Christophe Girard… Je suis tombée amoureuse de cet instrument et je me suis lancée. Je joue de l’accordéon avec plus de rigueur depuis cinq ans. C’est un magnifique répertoire que nous jouons, il paraît simple, en vérité c’est un répertoire complexe. L’accordéon est un instrument très exigeant, très beau…

Avoir un trou dans son emploi du temps : que faites-vous pour vous ressourcer ?
S — Nous nous promenons dans la nature, ou dans les musées. Nous sommes allés au musée des Beaux-Arts de Dijon ce matin, c’était magnifique ! Il y a aussi les amis, les rencontres, les fêtes…
J.P — Se ressourcer, c’est essentiellement les rencontres, c’est là où l’on se recentre sur ce que l’on veut faire, sur ce que l’on aime faire, ça apporte constamment une nouvelle énergie dans nos projets. Pour moi, c’est le but professionnel que j’ai engagé depuis toujours.
S — On se ressource aussi (nous sommes des musiciens engagés) par notre démarche politique. J’ai été candidate aux élections départementales sur une liste de majorité citoyenne. Nous sommes arrivés un peu à mobiliser les musiciens de notre entourage. Cependant, il est vrai que les artistes, souvent, ne prennent pas position.

Éviter les trous : Une chose à ne surtout pas dire sur vous?
J.P — Des choses fausses ou blessantes.
S — Le faux, ce serait nous assimiler au musette des années soixante, puisque nous jouons un répertoire qui s’arrête avec les congés payés en 1936. Nous ne faisons pas dans le swing, il n’y a pas de guitare manouche par exemple… Jean-Paul joue du banjo, parce que ce sont vraiment les instruments de l’époque. Ça couvre les années folles, les bals de cette époque.
J.P — L’entre-deux guerre, c’est une période importante parce que la musique que nous jouons a pris naissance avant la guerre de 1914. Au début de la Première Guerre mondiale, tout s’est arrêté, il n’était plus question d’aller danser dans les bals, les hommes sont partis au front… Dès 1918, la guerre arrêtée, il y a eu une immense demande de musiques, d’amusements. Les gens ont redécouvert cette musique qui était jouée avant le conflit, et la musique populaire de Paris s’est ramifiée en province.

Remplir un trou : votre plus beau souvenir ?
S — Nous avons eu de très belles expériences à l’étranger. Je me rappelle avoir chanté du Édith Piaf en Russie avec des Russes tellement amoureux de la France, de cette musique-là. Plus récemment, c’est avoir joué dans un gîte dans le Haut Doubs où j’avais accompagné une femme qui chantait. Nous aimons beaucoup jouer en accoustique, c’est une chose que nous apprécions vraiment, on peut sortir les instruments et jouer en Lives, comme ça, et ce contact-là, les gens en sont très demandeurs…
J.P — Pour un musicien, il y a des émotions différentes. Susan a plutôt parlé des émotions avec le public, avec les gens. Je pense aussi à tous les moments de création. Le moment où naît le projet est aussi très émouvant, tout d’un coup, il y a la musique que l’on connaît, qui nous touche, et vient le partage avec les autres musiciens. Tout prend une incarnation par le jeu des uns, des autres. Fermant les yeux, on sent ces gens, on sent leurs maux, leur humanité… Il y a aussi les moments d’enregistrement. Quand on travaille sur la composition (nous n’avons pas toujours joué des reprises), on a la tête dans le guidon, et à un moment donné on passe en studio, on s’asseoit, on écoute… Tout d’un coup, on se rend compte du chemin que l’on a parcouru, de ce qui est né. Ça aussi, ce sont des moments forts !

Trou perdu : Un objet qui ne vous quitte jamais ?
S — Jean Paul (rires…). Non, non, mes lunettes… Ça serait presque soit l’accordéon soit le vélo, nous sommes des férus de cyclisme, nous pouvons partir en Turquie, au Maroc… Il y a forcément un vélo qui fonctionne non loin de nous…
J.P — Personnellement, je ne suis pas comme les gens de théâtre qui sont très superstitieux. Je n’ai pas d’objet que je garde avec moi et qui me soit vraiment indispensable.

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Tou de balle : un coup de gueule à passer ?
S — Oh oui, mais là, c’est forcément contre le gouvernement ! J’ai reçu un poisson d’avril (je n’y ai pas cru), mais c’était beau, c’était que Manuel Valls avait démissionné. Le coup de gueule, c’est sur ce qui se passe en France en ce moment… La misère des musiciens, qui pouvaient gagner leur vie tant bien que mal, et qui, aujourd’hui sont dans une position peu enviable. On a connu l’âge d’or, nous avions un orchestre de cinq musiciens, nous étions tous intermittents, mais les bars et les lieux avant étaient subventionnés, et tout ça, c’est bien finit.
J.P — Moi, le coup de gueule, c’est vraiment comment le monde tourne depuis quelques décennies, cet enrichissement démesuré de quelques-uns au détriment des autres.  C’est mon incompréhension face à ces sommes que personnellement je ne pourrais pas dépenser. Et qu’eux non plus ne savent pas dépenser. Par exemple ici, c’est une remarque que je me suis faite en visitant le tombeau des Ducs de Bourgogne : qu’est-ce qu’ils étaient riches ! Il y avait là aussi une élite, elle rançonnait les gens par de lourds impôts, et j’ai songé qu’ils faisaient de la beauté avec l’argent, et que, même si c’était avec la sueur des autres, avec le travail des autres, et qu’ils n’en faisaient pas profiter les populations, au moins, il nous reste cet héritage. Mais quand on voit ces comptes offshores aux îles Caïman, on se demande vraiment ce qui se construit avec ça ?

Creuser son trou : un conseil pour quelqu’un qui choisirait la même orientation que vous ?
J.P — Faites-le !

Trou de gruyère : Votre plat préféré ?
S — Je ne sais pas, j’aime beaucoup de choses. Tout est bon, je suis américaine il est vrai, et j’ai gouté beaucoup de différentes nourritures, mais en France, nous avons une qualité de produits qui est quand même extraordinaire…

Boire comme un trou : Votre vin préféré ?
S —  Non, j’aurais pu dire Mercurey. J’ai travaillé sur Chalon et j’aime bien ce vin-là… Mais j’aime aussi beaucoup les vins du Jura…
J.P — C’est difficile à dire parce qu’il y a des vins qui me font vraiment vibrer. Un verre de Savagnin… Il y en a aussi d’autres, j’ai bu des vins vraiment sublimes… C’est vrai que nous nous sommes intéressés au vin parce que nous avons un ami qui vinifie en amateur depuis des années, et nous l’aidons dans cette entreprise. Il ne le vend pas, il le sert aux fêtes, pour les amis. Il le fait à l’ancienne avec les cépages indigènes, c’est sublime. Invendable, mais sublime ! Quand on le boit ensemble, je me replonge dans le moment où je vendangeais avec lui. Quand le vin est bon, c’est un voyage dans la terre, la pluie, l’odeur de la feuille… Des émotions ressenties !

Trou de mémoire : Le mot de la fin ?
S — Passons un bon moment, qu’il y ait un peu de monde. On va essayer de faire briller cette musique que l’on aime énormément. Quand on se prépare à un concert, on est un peu obnubilé par cette pensée. On avait demandé à une grande chanteuse « À quoi vous pensez avant de chanter ? » « Eh bien, à la note que je vais chanter », avait-elle répondu. Et  c’est un peu ça…
J.P — Je pense toujours à ces pionniers du musette, il n’était pas très nombreux, ils fréquentaient Bastille, le quartier des Auvergnats. Il y avait un Italien, un Auvergnat… C’était des gens du peuple. Émile Vacher était comme Django Reinhardt, il ne lisait pas la musique, il jouait par ressenti, et je pense à eux. Je pense à eux parce qu’ils étaient des pionniers, leur aventure a duré de leur vivant, c’est un peu comme le jazz. La musique a été reprise et creusée, avec des formes, des lectures différentes… Je trouve ça très fort. Nous avons décidé de reprendre là où ils se sont arrêtés. Nous essayons de leur redonner vie à notre façon, respectueusement.

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Au fond du Trou :
Disponibles, souriants, belles âmes, prêtes au partage, à bécoter le souvenir émouvant de ces musiciens du début XXème… Prêts avec fougue à sacraliser le musette ! On ne peut en aucun cas usurper le bonheur, il est à consommer sans péremption. L’existence est un chou à la crème battue, onctueuse, là : luisant de sucre à en noyer sa cuillère.
En résonnance, le chaos des rues et ruelles. Portraitistes de Montmartre, badauds et habitants pleurent leurs tombes, érigent des obélisques. La joie fut remisée pendant le conflit. Armistice signé, tout redevient dément et virevolte. La butte et Montparnasse, toute deux de fête vêtues, sont dans le Paris des années folles : des îlots où tout devient possible.
Bistrot ! Un godet à boire sans soif, entre amis, les jours comme les nuits. On se grise lorsque sur la butte on farandole pour un rien, on célèbre le farfelu, le fabuleux.
Trop-plein de vie au regard d’un trop-plein de morts et de gueules brisées. On s’encanaille avec des serveuses montantes, et tout y est ! Une valse, une polka, une chinoiserie… Paris Sépia bandjotte et accordéonne dans un bal improvisé sous les voûtes du Trou. Les sourires trainent, il est facile de se faire embringuer par une mélodie nostalgique. On finit accolé au mur, la cibiche au bec et le rêve en bleu.

Texte de Benoit Marie Lecoin
Blog de l’auteur : benoitmarielecoin.tumblr.com

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